ARNOLD (M.)


ARNOLD (M.)
ARNOLD (M.)

En Angleterre, Arnold est le représentant de la lucidité moderne, non seulement par la volonté de voir clair en lui-même, mais parce qu’il analyse la conscience nationale. Le critique est doublé d’un poète philosophe en qui s’exprime la sensibilité raffinée d’un lettré, mais rarement l’effusion véritable. Par une étrange ironie des choses, c’est peut-être le romantisme que son œuvre portait en elle, à son insu, qui lui a assuré la survie.

Les origines

Matthew Arnold est né à Laleham, calme vallée de la Tamise, le 24 décembre 1822. Fils aîné de Thomas Arnold, professeur d’histoire moderne et directeur de la célèbre public school de Rugby, il s’est formé dans un milieu universitaire ouvert aux méthodes nouvelles et aux controverses religieuses. Le docteur Arnold était l’adversaire de John Henry Newman, mais aussi, comme le parrain du jeune Matthew (le tractarien John Keble), l’ami de William Wordsworth. Quand, dès 1834, la famille Arnold choisit Fox How, au pays des Lacs, comme lieu de villégiature, le voisinage du grand poète lakiste fut l’objet d’amicales relations et d’une admiration féconde. D’autre part, la forte personnalité du docteur Arnold, avant d’inspirer et d’imprégner la pensée de son fils, provoqua des réactions d’indépendance et de fanfaronnade qui, sans nuire à son intelligence précoce, l’empêchèrent de mériter, comme son ami A. H. Clough, l’estampille exemplaire de Rugby, celle de «gentleman chrétien». Les distinctions que lui valurent les strophes brillantes et quelque peu byroniennes d’Alaric at Rome (1840) et le morceau de concours pour le Newdigate Prize Cromwell (1843) attestent une certaine maturité de pensée, en contradiction avec le dilettantisme d’allures qu’affectent l’élève de Rugby puis l’étudiant de Balliol à Oxford. Dilettantisme qui se distillera avec les années en une curiosité alerte et ironique, mais qui, en attendant, le dispense de prendre parti dans les conflits et débats qui constituent le Mouvement d’Oxford. En 1872, il rangera J. H. Newman parmi les quatre personnes qui lui ont le plus appris – les trois autres étant Goethe, Wordsworth et Sainte-Beuve – mais son critère pour juger des Sermons d’Oxford, tout comme la Bible en général, sera leur valeur littéraire, la religion se réduisant, pour lui comme pour son père, à une institution d’État.

L’âge de raison

Son séjour à Oxford, en qualité d’étudiant boursier puis de chargé de cours (fellow ) à Oriel College, lui offrit le privilège de libres discussions et de joyeuses flâneries à travers une poétique campagne appelée à devenir le thème de ses chefs-d’œuvre. Les deux mois qu’il passa à Paris en 1846 furent les vacances d’un dandy enthousiaste de Béranger et fasciné par la «divine» Rachel. C’est l’époque où il lit Obermann, admire George Sand, lui rend visite à Nohant et est décrit par elle comme «ce Milton jeune et voyageant». Son goût pour les mondanités et l’élégance fut encouragé par sa situation de secrétaire privé auprès de lord Lansdowne; mais ce milieu riche et aristocratique lui valut aussi – car ce Lord President of the Council était spécialement chargé de l’Éducation – une initiation aux fonctions qu’il exerça de 1851 à 1886 (deux ans avant sa mort): son titre officiel était alors «M. le professeur docteur Arnold, directeur général de toutes les écoles en Grande-Bretagne».

Ce choix d’une carrière universitaire n’est pas la seule manifestation de l’esprit sérieux que masque son dandysme; ses lettres à Clough, entre 1845 et 1851, nous révèlent des enthousiasmes et des élans où l’ambition littéraire et les questions d’esthétique ont plus d’intensité que la crise sentimentale que Matthew Arnold finit par dénouer en quittant, invitus invitam , Marguerite, la jeune Française rencontrée en Suisse en 1847, et en épousant, en 1851, Lucy Wightman, fille de magistrat. Si le mariage l’a voué à un bonheur raisonnable, ce renoncement a auréolé de romantisme une passion dont la mélancolie arnoldienne a fait le symbole du mystère et de l’impossible communion des êtres.

Sauf dans quelques poèmes d’amour, Matthew Arnold s’est interdit de donner libre expression à son lyrisme; la note personnelle, le cri du cœur subit, chez lui, une transmutation par l’intervention de l’introspection critique et de la conscience morale et par le recours à des «sujets» (importante question débattue dans sa Préface des poèmes de 1853) qui objectivent la méditation ou encore à des symboles, tels que celui de la «Rivière de la vie», qui élargissent la vision poétique. Ces caractéristiques sont celles de la poésie philosophique qu’Arnold a cultivée avec une originalité où la pensée l’emporte parfois sur l’art, en réaction contre le romantisme, accusé d’ignorance, et en faveur d’un certain classicisme opposant à «la maladie de la pensée moderne» la sérénité, la pensée unitive d’un Sophocle, «qui sut voir la vie en sa stabilité et sa totalité». Au fond du tempérament d’Arnold et au fond de sa poésie qui en reflète la sincérité jusqu’au pessimisme, ces deux forces s’affrontent et souvent alternent selon un rythme par lequel s’expriment le doute physique et le dualisme métaphysique; et c’est cette lutte, cette tension qui font l’intérêt durable, le «modernisme» des grands poèmes arnoldiens, tels que Empedocles on Etna , The Scholar Gipsy Thyrsis et Dover Beach .

Le professeur Arnold

Livré à lui-même, stimulé par l’exotisme persan ou la mythologie nordique, rehaussé par les comparaisons homériques et les effets de «style sublime», le classicisme n’a produit, dans la tragédie grecque de Merope , dans Sohrab and Rustum et Balder Dead que des exercices académiques et anémiques, une sorte de «poésie appliquée», illustrant moins la poésie que la chaire de poésie qu’Arnold occupa à Oxford, de 1857 à 1867. Le professeur de poésie se substitue alors au poète et, mis à part le recueil des New Poems de 1867, c’est désormais à la prose qu’il consacre les loisirs que lui laissent ses fonctions d’inspecteur, assez lourde servitude, acceptée, selon son petit-neveu Aldous Huxley, pour des raisons financières et aussi comme un geste philosophique. Ses déplacements en Grande-Bretagne et surtout ses missions sur le continent, France, Suisse et Allemagne, en l’arrachant à ses tendances mélancoliques élargirent sa curiosité intellectuelle – «savoir» paraissant plus important que «sentir».

Ce besoin de lucidité, déjà présent dans sa poésie, est l’inspiration centrale de sa prose, la qualité maîtresse qui fait de Matthew Arnold un prophète et en même temps le critique le plus impitoyable de son propre pays, d’où cette remarque de Taine: «Si un critique comme vous parle ainsi de sa nation, que dirons-nous de la nôtre?» Son cosmopolitisme, professé et vécu, l’emporte en effet sur son patriotisme et lui mérite le titre qu’il avait décerné fièrement à son père, celui d’«Européen». Par là, il se rallie à l’idéal de Goethe, tout comme par son intelligence souple et désintéressée il s’apparente à Sainte-Beuve – poète lui aussi tué par le critique – car, explique Arnold à son excellent ami français, «dans un grand critique il y a toujours selon moi un grand poète quelque peu supprimé. Notre siècle est celui de la critique». Matthew Arnold n’a pas la stature de notre Sainte-Beuve; des préjugés moraux limitent une vision qui couvre cependant un vaste champ: politique, religion, psychologie, éthique où il fait figure, à côté de Taine et de Renan, d’amateur cultivé, mais un peu aventureux. Son mérite, en critique proprement littéraire et générale, est d’avoir engagé, plus profondément qu’on ne l’avait fait avant lui, un dialogue anglo-français, face aux vaticinations germaniques de Carlyle, et d’avoir servi de catalyseur d’idées chez un peuple et en un temps où les doctrines d’action et la prospérité n’en démontraient certes pas la nécessité. Sa double notion d’une «poésie religion de l’avenir» et d’une culture faite de «douceur et de lumière», imprégnée d’hellénisme, confère à toute sa critique une force interne qui s’est révélée féconde en Amérique comme en Angleterre, par exemple auprès de T. S. Eliot, et qui est loin d’avoir épuisé son efficacité.

La valeur intrinsèque de sa prose tient à sa flexibilité et à son ironie: ses formules répétitives et ses maniérismes impatientent, mais les analyses retiennent par leur atticisme. C’est au temps et à la mode littéraire de décider si la prose l’emportera sur la poésie. Actuellement, la propre prophétie d’Arnold semble réalisée: «J’ai moins de sensibilité poétique que Tennyson et moins de vigueur intellectuelle et d’abondance que Browning; cependant, parce que je réalise davantage en moi-même la fusion de leurs qualités et que je les ai plus régulièrement appliquées à la ligne maîtresse de l’évolution moderne, j’ai quelque chance d’avoir, moi aussi, mon heure.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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